Pour traverser la Réunion du sud au nord (ou du nord au sud si vous préférez), le GRR2 est la meilleure solution. Il relie St Denis à St Philippe en 4 à 6 jours de marche, en fonction de votre rapidité ou de vos envies de détours et de pauses. Quelle que soit la ville de départ, on tourne le dos à l’océan Indien que l’on ne verra plus que de très loin. Le GRR2 emmène à proximité du Piton de la Fournaise, traverse des plaines, des forêts tropicales et deux cirques. Ce chemin, parfois détrempé, parfois poussiéreux et sec, monte et descend sans cesse (l’intérieur de la Réunion n’est définitivement pas plat) et les pierres volcaniques roulent sous les chaussures. Bref, la grosse éclate.
Nous avions prévu de traverser la Réunion du nord au sud et d’est en ouest, par (presque) tous les sentiers possibles. Trois cyclones ont noyé nos plans. C’est donc lors de notre dernier mois que nous parvenons à planifier cette randonnée. Enfin !
Nous avons fait le choix de ne pas parcourir le GRR2 dans sa totalité. Voici notre programme :
- – jour 0 : St Leu – St Joseph en bus puis Hauts de St Joseph – Roche Plate en 4×4 ;
- – jour 1 : Roche Plate – Bourg Murat ;
- – jour 2 : Bourg Murat – Cilaos ;
- – jour 3 : Cilaos – repos ;
- – jour 4 : Cilaos – Marla ;
- – jour 5 : Marla – Aurère
- – jour 6 : Aurère – Dos d’Âne puis Dos d’Âne – St Leu en bus.
Premier jour
Pour notre première journée de marche, nous utilisons… des cars et un 4×4.
Notre voiture stationnée à St Leu, nous prenons un car jaune pour St Joseph puis un bus de ville (ligne Goyave) qui grimpe vers les hauts de St Joseph en longeant la rivière des remparts. Au terminus, peu avant l’usine de concassage, le conducteur du 4×4 Volkswagen Amarok nous attend ; c’est le fils de Mme Jacqueline MOREL, la propriétaire du gîte où nous allons passer la nuit. Nous partageons le trajet avec une autre famille. Cela ne pose aucun problème : le véhicule est spacieux (et le prix du trajet divisé par le nombre de passagers.)


Nous prenons place dans la benne, assis par mesure de sécurité. Vingt minutes plus tard, les cahots de la piste révèlent le confort plutôt précaire de la benne. Profitant d’un arrêt, deux passagers (dont on taira les noms) se replient sur les sièges dans l’habitacle. On y est bien mieux installé et l’on peut discuter avec le chauffeur qui répond volontiers aux questions techniques à propos du pilotage d’un 4×4 sur des gros galets. Il a régulièrement un petit mot critique sur l’attitude des autres conducteurs croisés sur le sentier : trop rapide, pas de respect des priorités, conduite dangereuse, etc. Pour lui, cette piste n’est pas un terrain de jeu, mais un chemin indispensable pour amener les clients et les fournitures au gîte familial. Alors, il en prend soin. D’ailleurs, nous passons devant une pelleteuse qui travaille depuis deux jours à la reconstruction de la piste. Les frais sont supportés par les deux gîtes de Roche Plate. Sans ces travaux, ils n’auraient pas pu démarrer la saison.
Nous roulons lentement sur la piste encadrée par les murailles. La rivière n’est qu’un mince ruisseau qui disparaît fréquemment sous les galets. Pourtant, les traces sombres sur la roche, quinze mètres au-dessus de nous, témoignent de la récente furie des eaux.
À un moment, on laisse la rivière continuer vers l’est et l’on trace tout droit dans la forêt en prenant un peu d’altitude. Le jour se termine lorsque nous arrivons à l’îlet de Roche Plate. Le gîte se compose de plusieurs bâtiments dont quatre dédiés aux clients qui forment un rectangle autour d’une cour. Ce site permet d’avoir une expérience des ilets isolés sans trop de fatigue puisque le 4×4 avale le dénivelé pour nous.
Nous sommes à 700 m d’altitude, entourés par la forêt. La nuit tombe, le calme nous entoure.



DEUXIÈME JOUR
Nous quittons Roche Plate après le petit-déjeuner (on a eu des crêpes !), un peu déçus de ne pas avoir plus profité du lieu.
Nous marchons sur le sentier de la rivière des remparts. Impossible de se tromper, c’est le seul sentier du coin. Nous allons monter D+ 1300m. Ça commence en pente douce, parfait pour l’échauffement. Vers le Mapou, le dénivelé augmente. Puis, le chemin sort de la forêt, prend de l’altitude et serpente dans le rempart. Le sentier est très bon, l’effort est constant et, excepté un petit passage où il faut poser les mains, la montée vers Nez de Bœuf est étonnamment rapide.
Lorsque le sentier débouche au sommet du rempart, nous espérons profiter du panorama. Raté : la brume, qui jouait à cache-cache depuis une demi- heure, s’installe bel et bien. Sa copine, la bruine, l’accompagne. Il est à peine midi. Heureusement, un kiosque nous abrite le temps du casse-croûte.




La brume préfère stagner sur les hauts des remparts. Nous l’abandonnons sans regret, mais c’est sous un ciel gris que nous descendons vers Grande Ferme où se trouve le gîte du soir. Les paysages font penser au Massif Central, la chaleur en plus. Cette partie de l’île est humide, les pâturages sont verts, les vaches paissent et les fermes se succèdent. Un couple rencontré la veille à Roche Plate et qui loge ce soir encore dans notre gîte nous contacte par téléphone car ils s’inquiètent de notre heure d’arrivée et se propose de venir nous chercher en voiture. Nous les remercions et leur garantissons que nous allons faire les 2 km restants sans problème.
L’endroit est très calme, tellement calme qu’il n’y a pas un endroit où boire une bière après la marche. Au gîte, il y a un radiateur dans la chambre, c’est assez rare dans l’île, surtout, à 1600 m d’alt, dans ce coin pluvieux. Autre fait marquant, notre hôtesse dîne avec nous. Dans la nuit, avec les couvertures chaudes, le radiateur restera éteint.
TROISIÈME JOUR
Le temps est beau et les températures idéales pour la marche quand nous quittons Grande Ferme pour récupérer le GRR2 à Bourg Murât. Nous marchons sur la route, c’est le plus court chemin, à défaut d’être le plus agréable. Nous n’avons pas le choix. Aujourd’hui, le dénivelé prévu est de D+ 800m (seulement) jusqu’à la caverne Dufour. Le problème est qu’il y a pas mal de kilomètres à avaler et un D- 1000m pour redescendre sur Cilaos. Nous craignons que ça soit long. Nos craintes vont se révéler fondées.




Notre avance est assez lente. Les cailloux glissants entravent la marche et imposent une vigilance constante. Ce n’est pas « roulant ». La fatigue arrive vers onze heures et les panneaux indicateurs nous rappellent qu’on est encore très loin de l’arrivée.



Nous déjeunons sur une minuscule partie ombragée du chemin. Nous repartons trente minutes plus tard, la place est tout de suite réoccupée : l’ombre est rare par ici. Il est 14h30 et un panneau moqueur affiche le temps restant pour Cilaos : 4h30. Le gîte nous attend pour 19h, il s’agit de ne pas traîner. Les derniers D+ 200 sur le sentier du Piton des Neiges sont interminables. On s’accorde une pause rapide à côté du refuge de la caverne Dufour et nous appelons le gîte pour prévenir d’un possible retard, puis l’on pique sur Cilaos par le tronçon commun GR1-GR2. Après 2h15 de descente, nous arrivons au Bloc ; il est 18h. Il faut une heure pour rejoindre Cilaos par le GR, 45 minutes par la route. Il fait nuit. Nous préférons descendre par la route, car, par la route, on peut faire de l’autostop. Un conducteur nous charge et nous dépose au gîte La Case Bleue dix minutes plus tard.
Le temps de prendre la douche, le repas est servi. Line et Bruno, la belle-mère et le conjoint d’Emmanuelle la gérante, font le service et tapent la causette. Ils demandent si nous avons des envies pour le dîner du lendemain : pas d’envies particulières, par contre, il faudrait plus de piment. Pas de problème pour le piment ! Line n’en met pas trop dans la cuisine, car les clients n’en mangent pas.
On s’installe dans le dortoir. Le sommeil arrive très très vite.
QUATRIÈME JOUR
Aujourd’hui, les sacs à dos restent au dortoir. On s’accorde une journée tranquille, pour se reposer bien sûr, mais surtout, pour profiter de Cilaos. Après le petit-déjeuner, nous allons y flâner. Note pour plus tard : arrêter de commander le petit-déjeuner (les dîners sont très copieux et nous n’avons pas vraiment faim le matin, et ça permettrait aussi de commencer à marcher plus tôt).
Chacun des trois cirques de l’île est particulier. Cilaos offre la douceur du climat (on est à 1100 m d’alt), les plaisirs d’un bourg calme avec un centre assez plat et la vue sur les murailles.


Au marché, nous effectuons quelques courses pour les jours à venir. Puis nous étudions les menus alléchants des restos. Note pour plus tard : arrêter de bouffer sans arrêt (ben oui, mais c’est si bon …)


L’après-midi s’écoule paisiblement, ponctuée de siestes pour le repos et la digestion. Nous discutons avec Emmanuelle, la gérante du gîte. Lorsqu’on évoque les nombreux cyclones de cette année et la fermeture de la route et des sentiers, Emmanuelle avoue que son chiffre d’affaires a été divisé par huit pendant les mois de janvier et février. Les réservations repartent à présent, mais elle a envisagé de mettre la clé sous la porte. À propos de sentiers fermés, Emmanuelle nous informe que celui que nous emprunterons dans trois jours pour sortir de Mafate est fermé : il faudra réfléchir à un autre itinéraire. Quant à celui de demain, il s’est effondré à deux endroits. Mais, des amis à elle (des traileurs) l’ont emprunté : ça passe sans problème, lui ont-ils dit.


L’heure du dîner arrive. Nous n’avons pas du tout faim et la rasade de rhum Charrette ne suffit pas à ouvrir l’appétit. Nous picorons, sous le regard désolé de Line. Les plats juste entamés font le bonheur des autres clients du gîte qui, après quelques hésitations de circonstance, apprécieront bien plus la cuisine maison que leurs raviolis réchauffées.
CINQUIÈME JOUR
Nous quittons Cilaos vers six heures par le GRR2. Nous arrivons rapidement au premier glissement de terrain. Une trace est déjà recréée qu’il suffit de suivre. Ça glisse un peu, mais nous passons sans problème. Quelques centaines de mètres plus loin, le passage à guet juste en amont de la cascade de Bras rouge se franchit rapidement (en enlevant les chaussures). C’est au second glissement de terrain que les choses se compliquent. L’obstacle n’est pas insurmontable, loin de là. Mais, l’agencement du terrain un chouïa vicieux crée une impression de vide qui provoque (stupidement) un stress de ne surtout pas tomber (ah ! vaudrait mieux pas glisser ici). Le stress engendre de l’énervement qui engendre du stress, etc. Une fois sortis de ce passage, on constate que nous n’avons pas la même définition du « ça passe sans problème » que celle les traileurs créoles, avec leurs pieds experts et leurs sacs légers. Comme le sentier est fermé, il n’est plus entretenu. Les grandes herbes et les arbres arrachés entravent notre progression et c’est avec une heure de retard sur notre planning que nous atteignons le parking marquant le départ pour le col du Taïbit.



C’est parti pour D+ 800, mais sur un bon sentier. À l’îlet des Salazes, l’association des Trois Salazes tient un salon de thé. Tout est à 1 € : thé, café et tisane (une tisane recommandée pour la montée, une autre pour la descente). Comme il n’y a personne pour gérer et que les randonneurs sont nombreux à y faire une pause ce matin, il n’y a plus de gaz et plus vraiment d’eau chaude. Qu’importe, le coin et la vue dégagée offerte au terrain de bivouac (l’asso propose aussi la possibilité de camper) sont charmants. Nous reprenons la montée.
On s’arrête au col du Taïbit pour déjeuner et profiter de la vue sur Marla. Il y a pas mal de monde, on a quand même la chance de trouver une place assise à peu près ombragée.


Les D- 500m pour rejoindre Marla sont descendus en une heure. Nous croisons un randonneur aux pieds nus (c’est toujours surprenant) et un traileur volubile. Il avait prévu un grand parcours, un coup de moins bien l’a séché et l’a contraint à finir en marchant. Son sourire et sa gouaille ne parviennent pas à cacher qu’il est un peu ébranlé et qu’il a besoin d’en parler.
À Marla, nous prenons une bière au snack-bar-supérette La Belle Vue. Puis nous rejoignons le gîte tenu par Alain Hoareau où nous allons passer la nuit. Alain loue quatre chambres dans une construction en bois à 200 m de sa maison. Mais, il ne propose pas le repas : il faut aller au Snack Le Marla.




SIXIÈME JOUR
Au matin, nous avons retenu la leçon : nous ne prenons pas le petit-déjeuner. « Je peux quand même vous offrir un thé ? » demande Alain. Oui, un thé, avec plaisir. Il fait plutôt frais au petit matin à 1600 m et pendant que nous le buvons, Alain nous montre la maison de sa grand-mère qu’il a rénovée.
Pour quitter Marla par le GR3, on doit traverser la rivière des Galets qui est encore toute petite. Nous prenons soin d’enlever nos chaussures pour ne pas les mouiller dès le début de la journée. Un traileur franchit l’obstacle en trois enjambées agiles.
Nous traversons la plaine des Tamarins puis nous montons vers le col des Bœufs. Il y a de plus en plus de monde, surtout dans la dernière montée vers le col. Les « montants » et « descendants » se croisent et s’agglutinent quand le sentier se rétrécit. La règle tacite qui donne la priorité aux « montants » n’est plus vraiment respectée. Les traileurs (encore eux), ralentis par les randonneurs, forcent parfois le passage. Dans les derniers mètres, la foule est dense. Il est impossible de doubler et nous montons au rythme de la colonne.




Après une petite pause au col, nous empruntons la route puis nous bifurquons sur le sentier scout. La petite portion sur la crête était vertigineuse il y a quatre ans et elle l’est encore aujourd’hui.


Nous descendons vers îlet à Malheur puis Aurère. Parfois, des randonneurs qui montent nous demandent si l’arrivée est encore loin. Au début, nous les rassurerons « c’est dans 20 ou 30 minutes. Courage ». Mais, au fur et à mesure de notre descente, et parce que nous leur devons la vérité, notre réponse tombe : « oui, c’est encore loin ».
À Aurère, nous logeons au gîte de Piton Cabri, le même gîte que lors de notre précédent voyage, quatre ans plus tôt. Et, comme quatre ans plus tôt, c’est Emmanuel, le neveu du propriétaire Charlemagne, qui nous accueille. Il a bien changé.
Emmanuel confirme que le chemin vers Dos d’Âne est fermé. Il ajoute « ça passe, mais en qualité de professionnel, je suis obligé de le déconseiller aux clients ».


Nous modifions notre parcours : on va suivre la rivière des galets jusqu’à ce qu’on trouve une route avec un arrêt bus.
SEPTIÈME JOUR
Au petit matin, nous entamons la descente vers Deux Bras, D- 600 m.
Vu le nombre de rivières qu’il faudra traverser, nous n’allons pas perdre du temps à enlever les chaussures à chaque fois. Après un premier passage à gué, nous empruntons la piste des 4×4 le long de la rivière des galets. Pour une fois, c’est plat.

Ensuite, les traversées des bras de la rivière s’enchaînent. Parfois, il faut les retraverser, car nous nous sommes trompés. Quand la hauteur d’eau est faible, le franchissement se fait sans problème, mais quand l’eau arrive à mi-cuisses, le courant est assez fort et les bâtons de marche très utiles. Nous savons que la fin du parcours se termine sur la rive droite. Quand nous marchons rive gauche, nous savons qu’il faudra traverser une fois de plus. Quand nous marchons rive droite, nous craignons de rencontrer un bras de rivière supplémentaire qui nous barrera la route.
La hauteur des remparts diminue, c’est la preuve que nous allons dans la bonne direction, mais nous sommes incapables de nous situer exactement : les marques du sentier sont de plus en plus floues. Elles finissent même par carrément disparaître, sans doute emportées par les crues.
Lassés de patauger dans l’eau, nous bifurquons d’un coup vers un bon chemin qui nous tend les bras. Qu’importe s’il n’est pas du bon côté de la rivière. Juste avant, on ne savait pas où on était, mais on savait où on allait. Là, on ne sait pas où l’on est et on ne sait pas où l’on va.
Les applis des téléphones nous situent à Sans Soucis. Bon, ok, et après ? Il est seize heures, il faut trouver un arrêt de bus. Nous remontons une route avec beaucoup de voitures qui ne laissent pas trop de place aux marcheurs. Après six jours sans en rencontrer (Cilaos excepté), les routes paraissent bruyantes, le retour à la réalité est rude. Nous demandons notre chemin : il faut continuer cette route qui mène à une grosse artère où nous trouverons des lignes de bus. On continue et l’on finit par trouver un arrêt de bus et un bus arrive au même instant. Où va-t-il ? À la gare routière de St Paul ? Parfait. 30 minutes de bus, une heure d’attente à St Paul puis le bus jaune nous dépose à St Leu où nous récupérons la voiture. À l’appart, l’apéro et la pizza sont vite avalés. On s’effondre sur le lit, il n’est pas encore 21 h.