Le marronnage à La Réunion

Quelles alternatives avaient les esclaves pour sortir de leurs insoutenables conditions de vie ?

Quitter l’île ? Compliqué : il faut trouver ou construire un bateau (du moins quelque chose qui flotte). Et où aller ? Ceux qui optent pour cette solution sont les Malgaches, car le rapide voyage dans les bateaux négriers leur avait fait comprendre qu’ils étaient proches de chez eux. Il y a quand même 900 km à vol d’oiseau entre les deux îles. On ne sait pas si les tentatives réussirent.

Se révolter ? C’est s’exposer à la peine de mort. Les Blancs possédent les fusils et une panoplie d’outils répressifs. Avec le système de la SEB, les esclaves se méconnaissent, n’ont pas les mêmes attentes et les différentes ethnies se détestent cordialement. Dans ces conditions, les meneurs craignent (à raison) la dénonciation. Il arrive fréquemment que des esclaves prennent la défense de leurs maîtres et se battent à leur coté. En 1811, la révolte la plus importante dure six jours : deux Blancs et vingt révoltés sont tués, trente autres esclaves sont condamnés à mort.

La troisième solution consiste à prendre le maquis, c’est-à-dire fuir vers les zones inhabitées de l’île. C’est le marronnage, terme tiré de l’espagnol cimarrón vivant sur les cimes (c’est-à-dire des animaux domestiques retournés à l’état sauvage), qui a commencé dès le 17è siècle avec l’arrivée des premiers esclaves.

Lors d’une randonnée de la Route Forestière des Tamarins vers le Petit Bénare, nous sommes passés devant des panneaux indiquant que le roi Phaonce avait vécu dans les parages avec d’autres esclaves marrons, ses sujets. Le roi Phaonce n’a probablement jamais existé ; il est entré dans la légende pour sa cruauté envers ses sujets qu’il étranglait de ses mains ou qu’il précipitait dans les ravines. En revanche, des marrons ont très certainement vécu ici. Des petites grottes ont servi d’abri. Ils avaient une vue d’ensemble sur la vallée et pouvaient apercevoir les chasseurs d’esclaves, mais ils pouvaient être facilement repérés. La terre ne se prête pas beaucoup à l’agriculture et les températures hivernales y sont souvent négatives. Un peu plus haut, des sculptures de Gilbert Clain (artiste réunionnais), symbolisent l’esclavage, la vie des esclaves et leur fuite.

Le Dimitile est un sommet (1800 m). C’est aussi le nom d’un esclave marron, surnommé le guetteur du Sud, commandant une troupe d’une vingtaine d’hommes qui inquiétèrent les propriétaires terrains de St Paul au Brûlé. Le Capitaine Dimitile est également le nom d’une association qui entretient la mémoire des marrons et propose la visite d’une reconstitution de cases. Avant de nous y rendre, nous avions pris soin de bien vérifier que le musée était ouvert, histoire d’éviter d’y monter pour rien. Du parking après le village d’Entre-Deux, nous prenons le sentier qui grimpe dans la forêt, puis nous rejoignons la ligne de crêtes du rempart de Cilaos. Nous profitons des points de vue sur le cirque avant que la brume et les nuages s’y installent. Après un demi-tour (on s’est perdu), nous arrivons au musée.

Un monsieur nous accueille et nous donne des lecteurs mp3 et des casques. Au rythme de notre guide virtuel, nous passons devant des panneaux retraçant l’histoire de l’esclavage et des esclaves marrons, leur mode de vie, les peines encourues, … Un panneau énumère les motifs de fuite. Pour l’esclave François (les prénoms sont donnés par les maîtres), son maître ne lui donne pas assez à manger (1776). Pour Manuel et Andiamar, ce sont des différents avec le commandeur (1739). Augustin a perdu un cochon et s’il ne le retrouve pas, son maître le menace de deux cents coups de fouet (1787). Si certains choisissent la fuite par peur des sanctions, beaucoup de désertions sont en revanche longuement mûries et préparées : il faut dérober des outils et de la nourriture dans la maison du maître puis les cacher pour les récupérer le jour voulu. Si la fuite est difficile, le plus dur reste la survie.

Les premiers marrons s’installèrent d’abord dans des zones peu éloignées des habitations. Au fil des décennies, leur nombre augmentant, ils durent gagner les Hauts pour échapper aux chasseurs et les trois cirques furent donc naturellement des lieux de marronnage, comme la Plaine des Cafres et les alentours du Piton de la Fournaise. Le premier Blanc arrivant au sommet du Piton des Neiges (3 070 m) y trouva des squelettes, preuve que des marrons étaient montés jusque-là. Les températures des Hauts sont froides, surtout pendant l’hiver austral, et les ressources faibles.

La justice faisait une distinction entre le petit marronnage (esclaves évadés depuis moins d’un mois) et le grand marronnage (évasion depuis plus d’un mois). Les sanctions vont évoluer au fil des ans, passant de sanctions prétendument dissuasives à plus de souplesse, voire des acquittements (si si !) lorsque le nombre de marrons augmenta. En 1723, le petit marron repris dépend de la justice de son maître. Le grand marron dépend de la justice du Roi. S’il est repris une première fois, il aura les oreilles coupées et la fleur de lys marquée au fer rouge. Après une seconde évasion, il aura les jarrets coupés. Après une troisième évasion, c’est la peine de mort. À partir de 1804, on n’exécute plus : le fugitif repris portera des chaînes sur une période variable.

Pour survivre dans les Hauts, les marrons choisissaient la discrétion et la solitude, ou l’entraide de la vie en groupe. Ils utilisaient leurs connaissances des plantes pour se nourrir et se soigner, piégeaient des petits animaux, attrapaient des oiseaux et récoltaient leurs œufs. Il leur fallait des semences et des outils pour travailler la terre et construire des abris, ainsi que des armes et des chiens pour chasser et se défendre. Il leur fallait aussi des compagnes. Ils se les procuraient lors de razzias, parfois meurtrières, sur des habitations isolées ou mal gardées.
Devant la multiplication de nombre de marrons, les autorités formèrent des milices et offrirent des récompenses à qui ramènerait des esclaves, vivants ou morts. Cela devint une source de revenus pour les colons pauvres (les Petits Blancs). Des chasseurs deviennent célèbres grâce à leurs capacités à repérer les villages marrons. Bronchard, François Mussard et Jean Dugain sont les chasseurs les plus connus.

Nous passons devant les reconstitutions des cases du village marron. Les murs sont en planches, plus ou moins régulières, en fonction de ce que les marrons trouvaient comme bois. Les toits sont faits de feuilles. Le tout est entouré par un petit muret. Les outils étaient entreposés dans une cachette extérieure au camp. Ainsi, les chasseurs de marrons ne pouvaient pas tout saisir en même temps.
Nous terminons par un arboretum à la mémoire des marrons. En créole et en français, nous pouvons lire : « Cet espace est dédié aux femmes et aux hommes remarquables qui ont porté hauts les couleurs de La Réunion. Nous leur rendons hommage en plantant un arbre endémique en leur honneur. »

Il est 13h. C’est l’heure où l’orage menace. D’ailleurs, le voici. Nous délaissons les tables de pique-nique pourtant très accueillantes pour redescendre avant l’averse. D’où ce musée tire-t-il ses principaux revenus : des tickets des visites ou de sa buvette ? Quoi qu’il en soit, nous avons passé une très bonne matinée dans le cadre magnifique des pentes du Dimitile et nous nous sommes instruits. Ce musée est très important grâce à son travail de conservation de la mémoire réunionnaise. Car si les marrons sont les premiers habitants des Hauts de l’île (et les premiers à avoir dessiné les sentiers où on se casse les mollets), il ne reste que très peu de traces de leur existence. Les plus célèbres ont donné leur nom à des sommets (Dimitile, Anchaing, Cimendef). Les cirques de La Réunion tirent leur nom de l’histoire du marronnage. Il reste aussi les légendes. Pour les autres, simples marrons sans nom, leur quotidien est très mal connu : pas d’écrits, très peu de restes des anciennes habitations en bois qui n’ont pas traversé les siècles. Les Réunionnais regrettent l’absence de connaissances du mode de vie de ces ancêtres et souhaitent que des études soient entreprises. C’est un travail d’archéologue autant que d’historien, car il faut retrouver les lieux, y retourner la terre pour trouver les traces de vie, et, dans l’immensité des cirques, sans témoignage précis, avec la végétation tropicale, c’est une mission (presque) impossible. En 2011-2012, un camp marron fut étudié dans une vallée de Cilaos. Surnommée «la vallée secrète», elle n’est accessible que par hélicoptère ou par une descente en rappel. Comment les marrons pouvaient-ils y accéder ? La motivation pour la liberté est un puissant moteur.

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